Archivo del blog

lunes, 15 de enero de 2007

Poésie,Guy de Maupassant,"Des vers"(1880)




Poésie,Guy de Maupassant
"Des vers"(1880)



LE MUR



Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon
Illuminé jetait des lueurs dincendies,
Et de grandes clartés couraient sur le gazon
Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies
De lorchestre, et faisait une rumeur au loin.
Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,
Lair tiède de la nuit, comme une molle haleine,
Sen venait caresser les épaules, mêlant
Les émanations des bois et de la plaine
A celles de la chair parfumée, et troublant
Dune oscillation la flamme des bougies.
On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
Quelquefois, traversant les ombres élargies,
Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,
Apportait jusquà nous comme une odeur détoiles.

Les femmes regardaient, assises mollement,
Muettes, loeil noyé, de moment en moment
Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
Et rêvaient dun départ à travers ce ciel dor,
Par ce grand océan dastres. Une tendresse
Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
Daimer, de dire, avec une voix qui caresse,
Tous ces vagues secrets quun coeur peut enfermer.
La musique chantait et semblait parfumée ;
La nuit embaumant lair en paraissait rythmée,
Et lon croyait entendre au loin les cerfs bramer.
Mais un frisson passa parmi les robes blanches ;
Chacun quitta sa place et lorchestre se tut,
Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,
On voyait sélever, comme un feu dans les branches,
La lune énorme et rouge à travers les sapins.
Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,
Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
Comme une face pâle errant autour du monde.

Chacun se dispersa par les chemins ombreux
Où, sur le sable blond, ainsi quune eau dormante,
La lune clairsemait sa lumière charmante.
La nuit douce rendait les hommes amoureux,
Au fond de leurs regards allumant une flamme.
Et les femmes allaient, graves, le front penché,
Ayant toutes un peu de clair de lune à lâme.
Les brises charriaient des langueurs de péché.

Jerrais, et sans savoir pourquoi, le coeur en fête.
Un petit rire aigu me fit tourner la tête,
Et japerçus soudain la dame que jaimais,
Hélas ! dune façon discrète, car jamais
Elle navait cessé dêtre à mes voeux rebelle :
"Votre bras, et faisons un tour de parc", dit-elle.

Elle était gaie et folle et se moquait de tout,
Prétendait que la lune avait lair dune veuve :
"Le chemin est trop long pour aller jusquau bout,
Car jai des souliers fins et ma toilette est neuve ;
Retournons." Je lui pris le bras et lentraînai.
Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
Et le vent de sa robe, au hasard promené,
Troublait lair endormi dun souffle de bourrasque.
Puis elle sarrêta, soufflant ; et doucement
Nous marchâmes sans bruit tout le long dune allée.
Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
Et, parmi les rumeurs dont lombre était peuplée,
On distinguait parfois comme un son de baiser.
Alors elle jetait au ciel une roulade !
Vite tout se taisait. On entendait passer
Une fuite rapide ; et quelque amant maussade
Et resté seul pestait contre les indiscrets.

Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,
Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.

Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,
Se dressa, toute blanche, une haute muraille,
Ainsi que dans un conte un palais de métal.
Elle semblait guetter de loin notre passage.
"La lumière est propice à qui veut rester sage,
Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.
Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit."
Elle sassit, riant de me voir la maudire.
Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire !
Et toutes deux daccord, je ne sais trop pourquoi,
Paraissaient sapprêter à se moquer de moi.

Donc, nous étions assis devant le grand mur blême ;
Et moi, je nosais pas lui dire : "Je vous aime !"
Mais comme jétouffais, je lui pris les deux mains.
Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette
Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,
Mettaient parfois dans lombre une blancheur douteuse.

La lune nous couvrait de ses rayons pâlis
Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,
Faisait fondre nos coeurs à sa vue amollis.
Elle glissait très haut, très placide et très lente,
Et pénétrait nos chairs dune langueur troublante.

Jépiais ma compagne, et je sentais grandir
Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,
Cet étrange tourment où nous jette une femme
Lorsque fermente en nous la fièvre du désir !
Lorsquon a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,
Le baiser qui consent, le "oui" dun oeil fermé,
Ladorable inconnu des robes quon soulève,
Le corps qui sabandonne, immobile et pâmé,
Et quen réalité la dame ne nous laisse
Que lespoir de surprendre un moment de faiblesse !

Ma gorge était aride ; et des frissons ardents
Me vinrent, qui faisaient sentre-choquer mes dents,
Une fureur desclave en révolte, et la joie
De ma force pouvant saisir, comme une proie,.
Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
Je ferais sangloter le tranquille dédain !

Elle riait, moqueuse, effrontément jolie ;
Son haleine faisait une fine vapeur
Dont javais soif. Mon coeur bondit ; une folie
Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
Se leva. Jenlaçai sa taille avec colère,
Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
Son oeil, son front, sa bouche humide et ses cheveux,

La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

Déjà je la prenais, impétueux et fort,
Quand je fus repoussé par un suprême effort.
Alors recommença notre lutte éperdue
Près du mur qui semblait une toile tendue.
Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
Nos ombres agitaient une étrange mimique,
Sattirant, séloignant, sétreignant tour à tour.
Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
Avec des gestes fous de pantins en furie,
Esquissant drôlement la charge de lAmour.
Elles se tortillaient, farces ou convulsives,
Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers ;
Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

La chose étant très gaie et très inattendue,
Elle se mit à rire. - Et comment se fâcher,
Se débattre et défendre aux lèvres dapprocher
Lorsquon rit ? Un instant de gravité perdue
Plus quun coeur embrasé peut sauver un amant !

Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
Du fond du ciel serein recherchait vainement
Nos deux ombres au mur et nen voyait plus quune.




-------------------------------------- ---------------------------------------- --
Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880













UN COUP DE SOLEIL



Cétait au mois de juin. Tout paraissait en fête.
La foule circulait bruyante et sans souci.
Je ne sais trop pourquoi jétais heureux aussi ;
Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.
Le soleil excitait les puissances du corps,
Il entrait tout entier jusquau fond de mon être,
Et je sentais en moi bouillonner ces transports
Que le premier soleil au coeur dAdam fit naître.
Une femme passait ; elle me regarda.
Je ne sais pas quel feu son oeil sur moi darda,
De quel emportement mon âme fut saisie,
Mais il me vint soudain comme une frénésie
De me jeter sur elle, un désir furieux
De létreindre en mes bras et de baiser sa bouche !
Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
Et je crus la presser dans un baiser farouche.
Je la serrais, je la ployais, la renversant.
Puis, lenlevant soudain par un effort puissant,
Je rejetais du pied la terre, et dans lespace
Ruisselant de soleil, dun bond, je lemportais.
Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.
Et moi, toujours, vers lastre embrasé je montais,
La pressant sur mon sein dune étreinte si forte
Que dans mes bras crispés je vis quelle était morte...




----------------------------------------- --------------------------------------- Un coup de soleil a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.





















TERREU R



Ce soir-là javais lu fort longtemps quelque auteur.
Il était bien minuit, et tout à coup jeus peur.
Peur de quoi ? je ne sais, mais une peur horrible.
Je compris, haletant et frissonnant deffroi,
Quil allait se passer une chose terrible...
Alors il me sembla sentir derrière moi
Quelquun qui se tenait debout, dont la figure
Riait dun rire atroce, immobile et nerveux :
Et je nentendais rien, cependant. O torture !
Sentir quil se baissait à toucher mes cheveux,
Et quil allait poser sa main sur mon épaule,
Et que jallais mourir au bruit de sa parole !...
Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près ;
Et moi, pour mon salut éternel, je naurais
Ni fait un mouvement ni détourné la tête...
Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,
Mes pensers tournoyaient comme affolés dhorreur.
Une sueur de mort me glaçait chaque membre,
Et je nentendais pas dautre bruit dans ma chambre
Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

Un craquement se fit soudain ; fou dépouvante,
Ayant poussé le plus terrible hurlement
Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,
Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.




------------------------------------------ --------------------------------------
Terreur a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont.


















UNE CONQUÊTE



Un jeune homme marchait le long du boulevard
Et sans songer à rien, il allait seul et vite,
Neffleurant même pas de son vague regard
Ces filles dont le rire en passant vous invite.

Mais un parfum si doux le frappa tout à coup
Quil releva les yeux. Une femme divine
Passait. A parler franc, il ne vit que son cou ;
Il était souple et rond sur une taille fine.

Il la suivit - pourquoi ? - Pour rien ; ainsi quon suit
Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,
Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.
On suit ; cest un instinct damour qui nous y pousse.

Il cherchait son histoire en regardant ses bas.
Élégante ? Beaucoup le sont. - La destinée
Lavait-elle fait naître en haut ou bien en bas ?
Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée ?

Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
Elle se retourna. Cétait une merveille.
Il sentit en son coeur naître comme un lien
Et voulut lui parler, sachant bien que loreille

Est le chemin de lâme. Ils furent séparés
Par un attroupement au détour dune rue.
Lorsquil eut bien maudit les badauds désoeuvrés
Et quil chercha sa dame, elle était disparue.

Il ressentit dabord un véritable ennui,
Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,
Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,
Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

Vous direz quil avait lâme trop ingénue ;
Si lon ne rêvait point, que ferait-on souvent ?
Mais nest-il pas charmant, lorsque gémit le vent,
De rêver, près du feu, dune belle inconnue ?

De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
Autour de lui dansait lessaim brillant des songes
Qui sans cesse éveillait en son coeur amoureux
Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

Ses rêves étaient sots à dormir tout debout ;
Il bâtissait sans fin de grandes aventures.
Lorsque lâme est naïve et quun sang jeune bout,
Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

Il la suivait alors aux pays étrangers ;
Ensemble ils visitaient les plaines de lHellade
Et comme un chevalier dune ancienne ballade
Il larrachait toujours à détranges dangers.

Parfois au flanc des monts, au bord dun précipice,
Ils allaient échangeant de doux propos damour ;
Souvent même il savait saisir linstant propice
Pour ravir un baiser quon lui rendait toujours.

Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières
Dune chaise de poste emportée au galop,
Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,
Car la lune brillait et se mirait dans leau.

Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,
Aux balustres sculptés des gothiques balcons ;
Tantôt folle et légère et suivant par la plaine
Le lévrier rapide ou le vol des faucons.

Page, il avait lesprit de se faire aimer delle ;
La dame au vieux baron était vite infidèle.
Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds
Avec sa châtelaine il ségarait toujours.

Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,
A ses meilleurs amis il défendait sa porte ;
Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,
Sur un vieux banc désert, seul, il allait sasseoir.

Un matin, il était encore de bonne heure,
Il séveillait, bâillant et se frottant les yeux ;
Une troupe damis envahit sa demeure
Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.

Le plan du jour était daller à la campagne,
Dessayer un canot et derrer dans les bois,
De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,
Et de dîner sur lherbe avec glace et champagne.

Il répondit dabord, plein dun parfait dédain,
Que leur fête pour lui nétait guère attrayante ;
Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,
Et quil se trouva seul, il réfléchit soudain

Quon est bien pour songer sur les berges fleuries,.
Et que leau qui sécoule et fuit en murmurant
Soulève mollement les tristes rêveries
Comme des rameaux morts quemporte le courant ;

Et que cest une ivresse entraînante et profonde
De courir au hasard et boire à pleins poumons
Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,
Lâpre senteur des foins et la fraîcheur de londe ;

Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
Quaux chansons des rameurs les peines sont bercées,
Et que lesprit ségare et flotte doucement,
Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.

Alors il appela son groom, sauta du lit,
Shabilla, déjeuna, se rendit à la gare,
Partit tranquillement en fumant un cigare,
Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.

Des larmes de la nuit la plaine était humide ;
Une brume légère au loin flottait encor ;
Les gais oiseaux chantaient ; et le beau soleil dor
Jetait mainte étincelle à leau fraîche et limpide.

Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
Que de tous les côtés la grande vie éclate,
Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
Le corps est plein de joie et lâme se dilate.

Il est vrai quil avait noblement déjeuné,
Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête ;
Lair des champs pour finir lui mit le coeur en fête,
Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

Le canot lentement allait à la dérive ;
Un vent léger faisait murmurer les roseaux,
Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive
Et qui puise son âme au sein calme des eaux.

Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
Leur chant rythmé frappa lécho des environs ;
Et, conduits par la voix, dans leau blanche décume
De moment en moment tombaient les avirons.

Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,
Dautres canots soudain passèrent auprès deux ;
Un rire aigu partit dune barque voisine
Et sen vint droit au coeur frapper mon amoureux.

Elle ! dans une barque ! Étendue à larrière,
Elle tenait la barre et passait en chantant !
Il resta consterné, pâle et le coeur battant,
Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.

Il était triste encore à lheure du dîner !
On sarrêta devant une petite auberge,
Dans un jardin charmant par des vignes borné,
Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.

Mais dautres canotiers étaient déjà venus`
Ils lançaient des jurons dune voix formidable,
Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table
Quils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

Elle était avec eux et buvait une absinthe !
Il demeura muet. La drôlesse sourit,
Lappela. - Lui restait stupide. - Elle reprit :
"Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte ?"

Or il sapprocha delle en tremblant ; il dîna
A ses côtés, et même au dessert sétonna
De lavoir pu rêver dune haute famille,
Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.

Elle disait : "Mon singe", et "mon rat", et "mon chat",
Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.
Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,
Et lon ne sut jamais dans quel lit il coucha !

Poète au coeur naïf il cherchait une perle ;
Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.
Japprouve le bon sens de cet adage ancien :
"Quand on na pas de grive, il faut manger un merle."















NUIT DE NEIGE



La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin dun bois.

Plus de chansons dans lair, sous nos pieds plus de chaumes.
Lhiver sest abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à lhorizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait quelle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, sempresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons quelle darde,
Fantastiques lueurs quelle sen va semant ;
Et la neige séclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, nayant plus lasile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusquau jour la nuit qui ne vient pas.




--------------------------------------- ---------------------------------------- -
Nuit de neige a paru dans la République des lettres du 20 juin 1876 sous la signature de Guy de Valmont
















ENVOI DAMOUR
DANS LE JARDIN DES TUILERIES



Accours, petit enfant dont jadore la mère
Qui pour te voir jouer sur ce banc vient sasseoir,
Pâle, avec les cheveux quon rêve à sa Chimère
Et quon dirait blondis aux étoiles du soir.
Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;
Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
Afin que, retourné près dElle à la nuit close,
Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
Quelque chose dardent ainsi quune brûlure !
Quelque chose de doux comme un besoin daimer !
Alors elle dira, frissonnante et troublée
Par cet appel damour dont son coeur se défend,
Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :
"Quest-ce que je sens donc au front de mon enfant ?"










AU BORD DE LEAU



I

Un lourd soleil tombait daplomb sur le lavoir ;
Les canards engourdis sendormaient dans la vase,
Et lair brûlait si fort quon sattendait à voir
Les arbres senflammer du sommet à la base.
Jétais couché sur lherbe auprès du vieux bateau
Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
Sen allaient au courant, laissant de longues traces.
Et je massoupissais lorsque je vis venir,
Sous la grande lumière et la chaleur torride,
Une fille marchant dun pas ferme et rapide,
Avec ses bras levés en lair, pour maintenir
Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
La hanche large avec la taille mince, faite
Ainsi quune Vénus de marbre, elle avançait
Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
Je la suivis, prenant létroite passerelle
Jusquau seuil du lavoir, où jentrai derrière elle.

Elle choisit sa place, et dans un baquet deau,
Dun geste souple et fort abattit son fardeau.
Elle avait tout au plus la toilette permise ;
Elle lavait son linge ; et chaque mouvement
Des bras et de la hanche accusait nettement,
Sous le jupon collant et la mince chemise,
Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,
Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;
Le bateau sentrouvrait comme pour respirer.
Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches
La moiteur de leurs bras par place transpirer
Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
Elle fixa sur moi son regard effronté,
Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
Écartée aux sommets et dune ampleur solide.
Elle battait alors son linge, et chaque coup
Agitait par moment dun soubresaut rapide
Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
Les coups de son battoir me tombaient sur le coeur !
Elle me regardait dun air un peu moqueur ;
Japprochai, loeil tendu sur sa poitrine humide
De gouttes deau, si blanche et tentante au baiser.
Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
Maborda la première et se mit à causer.
Comme des sons perdus marrivaient ses paroles.
Je ne lentendais pas, tant je la regardais.
Par sa robe entrouverte, au loin, je me perdais,
Devinant les dessous et brûlé dardeurs folles ;
Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
De me trouver le soir au bout de la prairie.

Tout ce qui memplissait séloigna sur ses pas ;
Mon passé disparut ainsi quune eau tarie :
Pourtant jétais joyeux, car en moi jentendais
Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
Et la nuit qui tombait me semblait une aurore !




II

Elle était la première au lieu du rendez-vous.
Jaccourus auprès delle et me mis à genoux,
Et promenant mes mains tout autour de sa taille
Je lattirais. Mais elle, aussitôt, se leva
Et par les prés baignés de lune se sauva.
Enfin je latteignis, car dans une broussaille
Quelle ne voyait point son pied fut arrêté.

Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
Auprès dun arbre, au bord de leau, je lemportai.
Elle, que javais vue impudique et hardie,
Était pâle et troublée et pleurait lentement,
Tandis que je sentais comme un enivrement
De force qui montait de sa faiblesse émue.

Quel est donc et doù vient ce ferment qui remue
Les entrailles de lhomme à lheure de lamour ?

La lune illuminait les champs comme en plein jour.
Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
Des grenouilles faisaient un grand charivari ;
Une caille très loin jetait son double cri,
Et, comme préludant à quelque sérénade,
Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
Le vent me paraissait chargé damours lointaines,
Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
Que lon entend venir avec de longs frissons,
Et qui passent roulant des ardeurs dincendies.
Un rut puissant tombait des brises attiédies.
Et je pensai : "Combien, sous le ciel infini,
Par cette douce nuit dété, combien nous sommes
Quune angoisse soulève et que linstinct unit
Parmi les animaux comme parmi les hommes."
Et moi jaurais voulu, seul, être tous ceux-là !

Je pris et je baisai ses doigts ; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût damande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Quon boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
Elle se débattait ; mais je trouvai ses lèvres :
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans limmobilité.
Elle se renversa, râlant sous ma caresse ;
Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
Haletait fortement avec de longs sanglots ;
Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
Un cri damour monta, si terrible et si fort
Que des oiseaux dans lombre effarés senvolèrent.
Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
Se turent ; un silence énorme emplit lespace.
Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
Elle senfuit. Jerrai dans les champs au hasard.
La senteur de sa peau me hantait ; son regard
Mattachait comme une ancre au fond du coeur jetée.
Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
Un lien nous tenait, laffinité des chairs.




III

Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
Plein dun emportement qui jamais ne faiblit,
Jai caressé sur lherbe ainsi que dans un lit
Cette fille superbe, ignorante et lascive.
Et le matin, mordus encor du souvenir,
Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
Dès lheure où, dans la plaine, un chant doiseau séveille,
Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
Nous nous laissions surprendre embrassés, par laurore.
Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
Je voyais sallumer des lueurs dans les haies,
Des troncs darbre soudain rougir comme des plaies,
Sans songer quun soleil se levait quelque part,
Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
Elle allait au lavoir avec les autres femmes ;
Je la suivais, rempli dattente et de désir.
La regarder sans fin était mon seul plaisir,
Et je restais debout dans la même posture,
Muré dans mon amour comme en une prison.
Les lignes de son corps fermaient mon horizon ;
Mon espoir se bornait aux noeuds de sa ceinture.
Je demeurais près delle, épiant le moment
Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête ;
Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
Parfois elle sortait en mappelant dun signe ;
Jallais la retrouver dans quelque champ de vigne
Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
Nous regardions saimer les bêtes accouplées,
Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
Un double insecte noir qui passait les allées.
Grave, elle ramassait ces petits amoureux
Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

Puis le coeur tout plein delle, à cette heure tardive
Où jattendais, guettant les détours de la rive,
Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
Le désir allumé dans sa prunelle brune,
Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
Je songeais à lamour de ces filles bibliques,
Si belles quen ces temps lointains on a pu voir,
Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
Des anges qui passaient dans les ombres du soir.




IV

Un jour que le patron dormait devant la porte,
Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
Le sol brûlant fumait comme un boeuf essoufflé
Qui peine en plein soleil ; mais je trouvais moins forte
Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
Et des rires divrogne, au loin, sortant des bouges,
Puis la chute parfois de quelque goutte deau
Tombant on ne sait doù, sueur du vieux bateau.
Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
Doù jaillirent soudain des crises de baisers,
Ainsi que dun brasier partent des étincelles,
Jusquà laffaissement de nos deux corps brisés.
On nentendait plus rien hormis les sauterelles,
Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur ;
Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
Que nous étions frappés de lamour dont on meurt,
Et que par tous nos sens sécoulait notre vie.

Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Quau bord de leau, le soir, nous ne viendrions pas.

Mais, à lheure ordinaire, une invincible envie
Me prit daller tout seul à larbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

Quand japprochai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.

Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses ;
Leffroi ne trouble pas nos regards embrasés ;
Nous mourons lun par lautre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il nest quun cri damour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui memplit dun désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce nest que de sa bouche !
Mon ardeur sexaspère et ma force sabat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et désignant lendroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.

Quelque matin, sous larbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de leau.
Nous serons rapportés au fond dun lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.

Mais alors, sil est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, lun à lautre liés,
Diront, en se signant, et lesprit en prière :
"Voilà le mort damour avec sa lavandière."





--------------------------------------------------------------- -----------------
Au bord de leau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876 sous le pseudonyme de Guy de Valmont. Sa publication ne provoqua aucun émoi, mais quand, en novembre 1879, une autre revue, la Revue moderne et naturaliste, redonna sous un autre titre Une fille, le même poème légèrement écourté, le parquet dÉtampes - ville où simprimait ce périodique - estima que cette pièce outrageait les moeurs et fit ouvrir contre son auteur et contre Allien, gérant de la revue, une information judiciaire. Il fallut alors à Guy le soutien de Flaubert pour le tirer de ce mauvais pas.
Inquiétante au départ pour Maupassant, laffaire allait tourner à son avantage. La presse avait parlé de lui et son nom nétait plus celui dun inconnu.




















LES OIES SAUVAGES



Tout est muet, loiseau ne jette plus ses cris.
La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

Voilà quà lhorizon sélève une clameur ;
Elle approche, elle vient, cest la tribu des oies.
Ainsi quun trait lancé, toutes, le cou tendu,
Allant toujours plus vite, en leur vol éperdu,
Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
Delà les océans, les bois et les déserts,
Comme pour exciter leur allure trop lente,
De moment en moment jette son cri perçant.

Comme un double ruban la caravane ondoie,
Bruit étrangement, et par le ciel déploie
Son grand triangle ailé qui va sélargissant.

Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
Engourdis par le froid, cheminent gravement.
Un enfant en haillons en sifflant les promène,
Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.
Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
Ils érigent leur tête ; et regardant senfuir
Les libres voyageurs au travers de lespace,
Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.
Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
A cet appel errant se lever grandissantes
La liberté première au fond du coeur dormant,
La fièvre de lespace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.









DÉCOUVERTE



Jétais enfant. Jaimais les grands combats,
Les Chevaliers et leur pesante armure,
Et tous les preux qui tombèrent là-bas
Pour racheter la Sainte Sépulture.

LAnglais Richard faisait battre mon coeur
Et je laimais, quand après ses conquêtes
Il revenait, et que son bras vainqueur
Avait coupé tout un collier de têtes.

Dune Beauté je prenais les couleurs,
Une baguette était mon cimeterre ;
Puis je partais à la guerre des fleurs
Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

Je possédais au vent libre des cieux
Un banc de mousse où sélevait mon trône ;
Je méprisais les rois ambitieux,
Des rameaux verts javais fait ma couronne.

Jétais heureux et ravi. Mais un jour
Je vis venir une jeune compagne.
Joffris mon coeur, mon royaume et ma cour,
Et les châteaux que javais en Espagne.

Elle sassit sous les marronniers verts ;
Or je crus voir, tant je la trouvais belle,
Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
Et je restai tout songeur auprès delle.

Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté
En regardant cette fillette blonde ?
Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté
Quand, dans la brume, il entrevit un monde.














LOISELEUR



Loiseleur Amour se promène
Lorsque les coteaux sont fleuris,
Fouillant les buissons et la plaine ;
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux quil a pris.

Aussitôt que la nuit sefface
Il vient, tend avec soin son fil,
Jette la glu de place en place,
Puis sème, pour cacher la trace,
Quelques brins davoine ou de mil.

Il sembusque au coin dune haie,
Se couche aux berges des ruisseaux,
Glisse en rampant sous la futaie,
De crainte que son pied neffraie
Les rapides petits oiseaux.

Sous le muguet et la pervenche
Lenfant rusé cache ses rets,
Ou bien sous laubépine blanche
Où tombent, comme une avalanche,
Linots, pinsons, chardonnerets.

Parfois dune souple baguette
Dosier vert ou de romarin
Il fait un piège, et puis il guette
Les petits oiseaux en goguette
Qui viennent becqueter son grain.

Étourdi, joyeux et rapide,
Bientôt approche un oiselet :
Il regarde dun air candide,
Senhardit, goûte au grain perfide,
Et se prend la patte au filet.

Et loiseleur Amour lemmène
Loin des coteaux frais et fleuris,
Loin des buissons et de la plaine,
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux quil a pris.















LAÏEUL



Laïeul mourait froid et rigide.
Il avait quatre-vingt-dix ans.
La blancheur de son front livide
Semblait blanche sur ses draps blancs.
Il entrouvrit son grand oeil pâle,
Et puis il parla dune voix
Lointaine et vague comme un râle,
Ou comme un souffle au fond des bois.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
Aux clairs matins de grand soleil
Larbre fermentait sous la sève,
Mon coeur battait dun sang vermeil.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
Comme la vie est douce et brève !
Je me souviens, je me souviens
Des jours passés, des jours anciens !
Jétais jeune ! je me souviens !

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
Londe sent un frisson courir
A toute brise qui sélève ;
Mon sein tremblait à tout désir.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve.
Ce souffle ardent qui nous soulève ?
Je me souviens, je me souviens !
Force et jeunesse ! ô joyeux biens !
Lamour ! lamour ! je me souviens !

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
Ma poitrine est pleine du bruit
Que font les vagues sur la grève,
Ma pensée hésite et me fuit.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve
Que je commence ou que jachève ?
Je me souviens, je me souviens !
On va métendre près des miens ;
La mort ! la mort ! je me souviens !








DÉSIRS



Le rêve pour les uns serait davoir des ailes,
De monter dans lespace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

Dautres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter dun seul coup les chevaux emportés.

Moi ; ce que jaimerais, cest la beauté charnelle :
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et quil restât aux coeurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.

Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
Choisir lune aujourdhui, prendre lautre demain ;
Car jaimerais cueillir lamour sur mon passage,
Comme on cueille des fruits en étendant la main.

Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;
Ces arômes divers nous les rendent plus doux.
Jaimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

Jadorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes dune heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.

Je voudrais au matin voir séveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans létau de ses bras ;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front sargente au clair de lune.

Puis, sans un trouble au coeur, sans un regret mordant,
Partir dun pied léger vers une autre chimère.
- Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :
On trouverait au fond une saveur amère.












LA DERNIÈRE ESCAPADE



I

Un grand château bien vieux aux murs très élevés.
Les marches du perron tremblent, et lherbe pousse,
Sélançant longue et droite aux fentes des pavés
Que le temps a verdis dune lèpre de mousse.
Sur les côtés deux tours. Lune, en chapeau pointu,
Samincit dans les airs. Lautre est décapitée.
Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ;
Mais un lierre, grimpé jusquau faîte abattu,
Sébouriffe au-dessus comme une chevelure,
Tandis que, sinfiltrant dans le flanc de la tour,
Leau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,
Lentrouvrit jusquen bas dune immense fêlure.
Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs,
Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
Chaque fenêtre est morne ainsi quun regard vide.
Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,
Que la lézarde marque au front comme une ride,
Dont sémiette le pied, de salpêtre miné,
Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,
A laspect désolé des choses négligées.

Tout autour un grand parc sombre et profond sétend ;
Il dort sous le soleil qui monte et lon entend,
Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
Les arbres ont poussé des branches si mêlées
Que le soleil, jetant son averse de feu,
Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
Et la voûte a grandi comme une cathédrale ;
Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
Lhumidité des lieux où lhomme ne va plus.

Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
Les longs gazons quau loin de grands arbres terminent,
Des valets ont paru, soutenant par les bras
Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
Ils traînent lentement sur les marches verdies
Les hésitations de leurs jambes roidies,
Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
Très vieux, - lhomme et la femme, - et branlant du menton,
Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
Quon ne devine pas quel pouvoir enfonça
Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
Et regardent tout près, par terre, fixement.
Ils nont plus de pensée. Un long tremblotement
Semble seul habiter cette décrépitude ;
Et sils ne sont pas morts, cest par longue habitude
De vivre à deux, tout près lun de lautre toujours,
Car ils nont plus parlé depuis beaucoup de jours.




II

Mais un souffle de feu sur la plaine sélève.
Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,
Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.
Partout la chaleur monte ainsi quune marée
Et, sur chaque prairie, une foule dorée
De jaunes papillons flotte et semble danser.
Épanouie au loin la campagne grésille,
Cest un bruit continu qui remplit lhorizon,
Car, affolé dans les profondeurs du gazon,
Le peuple assourdissant des criquets ségosille.
Une fièvre de vie enflammée a couru,
Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,
Ainsi quaux premiers jours dun passé disparu,
Le vieux château reprend son sourire de pierre.

Alors les deux vieillards saniment peu à peu :
Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,
Les membres desséchés lentement se détendent ;
Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,
Et leurs esprits, confus comme après un réveil,
Sétonnent vaguement des rumeurs quils entendent.
Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.
Lhomme se tourne un peu vers son antique amie,
La regarde un instant et dit : "Il fait bien bon."
Elle, levant sa tête encor tout endormie
Et parcourant de loeil les horizons connus,
Lui répond : "Oui, voilà les beaux jours revenus."
Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.
Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres ;
Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau
Les traversent parfois dune brusque secousse,
Ainsi quun vin trop fort montant à leur cerveau.
Ils balancent leurs fronts dune façon très douce
Et retrouvent dans lair des souffles dautrefois.
Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix :
"Cétait un jour pareil que vous êtes venue
Au premier rendez-vous, dans la grande avenue."
Puis ils nont plus rien dit ; mais leurs pensers amers
Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,
Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,
Sen retournent toujours par le même sillage.
Il reprit : "Cest bien loin, cela ne revient pas.
Et notre banc de pierre, au fond du parc, - là-bas ?"
La femme fit un saut comme dun trait blessée :
"Allons le voir", dit-elle, et, la gorge oppressée,
Tous deux se sont levés soudain dun même effort !

Coupe prodigieux tant il est grêle et pâle.
Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons dor,
Elle, sous les dessins étranges dun vieux châle !




III

Ils guettèrent, ayant grandpeur dêtre aperçus ;
Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,
Humbles dêtre si vieux quand tout semblait revivre,
Ainsi que des enfants ils se prirent la main
Et partirent, barrant la largeur du chemin.
Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,
Heurtait lautre dun coup dépaule quelquefois,
Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.
Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre
Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

Mais, darrêts en arrêts dans leur course essoufflée,
Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.
Leur passé se levait et marchait devant eux,
Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,
Lempreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux ;
Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,
Attendant chaque jour le couple habituel.
Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,
Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes
Qui versaient autour deux un soir perpétuel.

Et comme un livre ancien dont on tourne la page :
"Cest ici", disait lun. Lautre disait : "Cest là :
La place où je baisai vos doigts ? - Oui, la voilà.
- Vos lèvres ? - Oui ! cest elle !" Et leur pèlerinage,
De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,
Continuait ainsi quun chemin de la croix.
Ils débordaient tous deux dallégresses passées,
Élans que prend le coeur vers les bonheurs finis,
En songeant que jadis, les tailles enlacées,
Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,
Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,
Ils avaient parcouru ces mêmes avenues !




IV

Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.
"Cest lui !" dit-il. "Cest lui !" reprit-elle. Ils sassirent,
Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux
Les profondes noirceurs des arbres séclaircirent.
Mais voilà que dans lherbe ils virent sapprocher
Un crapaud centenaire aux formes empâtées.
Il imitait, avec ses pattes écartées,
Des mouvements denfant qui ne sait pas marcher.
Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines ;
Lui ! le premier témoin de leurs amours lointaines
Qui venait chaque soir écouter leurs serments !
Et seul il reconnut ces reliques damants,
Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,
Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,
Contre les pieds tremblants des amoureux flétris
Il traîna lentement sa grosseur confiante.
Ils pleuraient. - Mais soudain un petit chant doiseau
Partit des profondeurs du bois. Cétait le même
Quils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt !
Et dans leffarement dun délire suprême,
Du fond des jours finis devant eux accourus,
Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,
Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,
Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,
Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,
Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,
Les senteurs des forêts aux sèves excitantes
Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers !...

Mais comme ils simprégnaient de tendresse, lallée
Souvrit, laissant passer une brise affolée ;
Et, parfumé, frappant leur coeur, comme autrefois,
Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,
Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

Ils ont senti, brûlés de chaleurs dépidermes,
Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,
Et se sont regardés comme pour sembrasser !
Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages
Apparus à travers léloignement des âges
Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,
Lune tout contre lautre, étaient deux vieilles faces
Se souriant avec de hideuses grimaces !
Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints
Dune terreur rapide et formidable comme
Langoisse de la mort !...
"Allons-nous-en !" dit lhomme.
Mais ils ne purent pas se lever ; incrustés
Dans la rigidité du banc, épouvantés
Dêtre si loin, étant si vieux et si débiles.
Et leurs corps demeuraient tellement immobiles
Quils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis
Tous deux, soudain, dun grand élan, se sont enfuis.

Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte
Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte ;
Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,
Des courants dair de cave et des odeurs moisies
Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.
Et sur leurs coeurs, fardeau pesant, leurs poésies
Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,
Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.




V

La femme sabattit comme un ressort qui casse ;
Lui, resta sans comprendre et lattendit, debout,
Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,
Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup
Lépouvante lui vint ainsi quune bourrasque.
Il se pencha, lui prit les bras, et dun effort
Terrible, il la leva, quoiquil fût très peu fort.
Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque
Il vit quelle étouffait et quelle allait mourir,
Et pour chercher de laide il se mit à courir
Avec de petits bonds effrayants et grotesques,
Décrivant, sans la main qui lui servait dappui,
Au galop saccadé par son bâton conduit,
Des chemins compliqués comme des arabesques.
Son souffle était rapide et dur comme une toux.
Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,
Si molle quil semblait danser sur ses genoux.
Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,
Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,
Le rejetant de lun à lautre et paraissant
Samuser lâchement avec cette agonie.
Il comprit que la lutte horrible était finie,
Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta
Un petit cri plaintif en tombant sur la face.
Faible gémissement quaucun vent nemporta !
Il entendit encor, quelque part dans lespace,
Les long croassements lugubres dun corbeau
Mêlés aux sons lointains dune cloche cassée.
Et puis tout bruit cessa. Lombre épaisse et glacée
Sappesantit sur eux, lourde comme un tombeau.




VI

Ils restaient là. Le jour séteignit. Les ténèbres
Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.
Ils restaient là, roulés comme deux petits tas
De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,
Si vagues dans la nuit quon ne les trouva pas.
Ils formaient un obstacle aux bête étonnées
En barrant le sentier tracé de chaque soir.
Les unes sarrêtaient, timides, pour les voir ;
Dautres les parcouraient ainsi que des épaves ;
Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves ;
Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,
Et dautres sinstallaient dessus, les croyant morts.

Mais un frisson bientôt courut par les allées.
Une averse entrouvrit les feuilles flagellées,
Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.
Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,
La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.
Puis, lorsque reparut la clarté de laurore,
Sous légout persistant des hauts feuillages verts
On ramassa, tout froids en leurs habits humides,
Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides
Ainsi que les noyés quon trouve au fond des mers.





---------------------------------------------------------- ----------------------
La Dernière Escapade a paru dans la République des Lettres du 24 septembre 1876.











PROMENADE À SEIZE ANS



La terre souriait au ciel bleu. Lherbe verte
De gouttes de rosée était encor couverte.
Tout chantait par le monde ainsi que dans mon coeur.
Caché dans un buisson, quelque merle moqueur
Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je ny songeais guère.
Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre
Du matin jusquau soir, je ne sais plus pourquoi.
Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.
Je gravis une pente et massis sur la mousse
A ses pieds. Devant nous une colline rousse
Fuyait sous le soleil jusques à lhorizon.
Elle dit : "Voyez donc ce mont, et ce gazon
Jauni, cette ravine au voyageur rebelle !"
Pour moi je ne vis rien, sinon quelle était belle.
Alors elle chanta. Combien jaimais sa voix !
Il fallut revenir et traverser le bois.
Un jeune orme tombé barrait toute la route ;
Jaccourus ; je le tins en lair comme une voûte
Et, le front couronné du dôme verdoyant,
La belle enfant passa sous larbre en souriant.
Émus de nous sentir côte à côte, et timides,
Nous regardions nos pieds et les herbes humides.
Les champs autour de nous étaient silencieux.
Parfois, sans me parler, elle levait les yeux ;
Alors il me semblait (je me trompe peut-être)
Que dans nos jeunes coeurs nos regards faisaient naître
Beaucoup dautres pensers, et quils causaient tout bas
Bien mieux que nous, disant ce que nous nosions pas.















SOMMATION SANS RESPECT



Je connaissais fort peu votre mari, madame ;
Il était gros et laid, je nen savais pas plus.
Mais on nest pas fâché, quand on aime une femme,
Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

Je sentais que cet être inoffensif et bête
Se trouvait trop petit pour être dangereux,
Quil pouvait demeurer debout entre nous deux,
Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

Et puis, que mimportait dailleurs ? Mais aujourdhui
Il vous vient à lesprit je ne sais quel caprice.
Vous parlez de serments, devoir et sacrifice
Et remords éternels !... Et tout cela pour lui ?

Y songez-vous, madame ? Et vous croyez vous née,
Vous, jeune, belle, avec le coeur gonflé despoir,
Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir
Auprès de ce magot qui vous a profanée ?

Quoi ! Pourriez-vous avoir un instant de remords ?
Est-ce quon peut tromper cet avorton bonasse,
Eunuque, je suppose, et desprit et de corps,
Qui métonnerait bien sil laissait de sa race ?

Regardez-le, madame, il a les yeux percés
Comme deux petits trous dans un muid de résine.
Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,
Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

En toute occasion doit le gêner beaucoup.
Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou
Pour ne point maculer son plastron de chemise
Quil a dailleurs poivré de tabac, car il prise.

Une fois au salon il sassied à lécart,
Tout seul dans un coin noir, ou bien sen va sans morgue
A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car
Il sait quen digérant il ronfle comme un orgue.

Il fait des jeux de mots avec sérénité ;
Vous appelle : "ma chatte" et : "ma cocotte aimée",
Et veut, pour toute gloire et toute renommée,
Être, en leurs différends, des voisins consulté.

On dit partout de lui que cest un bien brave homme.
Il a de lordre, il est soigneux, sage, économe,
Surveille la servante et lui prend le mollet,
Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

Il cache la bougie et tient compte du sucre,
Volontiers se mettrait à ravauder ses bas
Et, bien quil ait très fort au coeur lamour du lucre,
Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

Il ne vous comprend point plus quun âne un poème.
Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,
Et si je lui disais soudain que je vous aime,
Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
Grotesque épouvantail que sur lamour on juche,
Comme on met dans un arbre un mannequin de bois
Dont les oiseaux nont peur que la première fois.

Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie ;
Nous allons lun vers lautre irrésistiblement.
Quil reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,
Nous le ferons crever dans un embrassement.


















LA CHANSON DU RAYON DE LUNE



faite pour une nouvelle

Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.
Sais-tu doù je viens ? Regarde là-haut.
Ma mère est brillante, et la nuit est brune.
Je rampe sous larbre et glisse sur leau ;
Je métends sur lherbe et cours sur la dune ;
Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
Comme un maraudeur qui cherche fortune.
Je nai jamais froid ; je nai jamais chaud.
Je suis si petit que je passe
Où nul autre ne passerait.
Aux vitres je colle ma face
Et jai surpris plus dun secret.
Je me couche de place en place
Et les bêtes de la forêt,
Les amoureux au pied distrait,
Pour mieux saimer suivent ma trace.
Puis, quand je me perds dans lespace,
Je laisse au coeur un long regret.


Rossignol et fauvette
Pour moi chantent au faîte
Des ormes ou des pins.
Jaime à mettre ma tête
Au terrier des lapins,
Lors, quittant sa retraite
Avec des bonds soudains,
Chacun part et se jette
A travers les chemins.
Au fond des creux ravins
Je réveille les daims
Et la biche inquiète.
Elle évente, muette,
Le chasseur qui la guette
La mort entre les mains,
Ou les appels lointains
Du grand cerf qui sapprête
Aux amours clandestins.


Ma mère soulève
Les flots écumeux,
Alors je me lève,
Et sur chaque grève
Jagite mes feux.
Puis jendors la sève
Par le bois ombreux ;
Et ma clarté brève,
Dans les chemins creux,
Parfois semble un glaive
Au passant peureux.
Je donne le rêve
Aux esprits joyeux,
Un instant de trêve
Aux coeurs malheureux.


Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.
Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut ?
Sous les arbres noirs la nuit était brune ;
Tu pouvais te perdre et glisser dans leau,
Errer par les bois, vaguer sur la dune,
Te heurter, dans lombre, au tronc du bouleau.
Je veux te montrer la route opportune ;
Et voilà pourquoi je viens de là-haut.















FIN DAMOUR



Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.
Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.
Offrant à tout désir son calice embaumé,
Où scintillait encor la goutte de rosée,
Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,
Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.
De larges papillons se reposant sur elles
Les épuisaient avec un battement des ailes,
Et lon se demandait lequel était vivant,
Car la bête avait lair dune fleur animée.
Des appels de tendresse éclataient dans le vent.
Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée !
Et dans la brune rose où se lèvent les jours
On entendait chanter des couples dalouettes,
Des étalons hennir leurs fringantes amours,
Tandis quoffrant leurs coeurs avec des pirouettes
Des petits lapins gris sautaient au coin dun bois.
Une joie amoureuse, épandue et puissante,
Semant par lhorizon sa fièvre grandissante,
Pour troubler tous les coeurs prenait toutes les voix,
Et sous labri de la ramure hospitalière
Des arbres, habités par des peuples menus,
Par ces êtres pareils à des grains de poussière,
Des foules danimaux de nos yeux inconnus,
Pour qui les fins bourgeons sont dimmenses royaumes,
Mêlaient au jour levant leurs tendresses datomes.

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.
Ils ne sétreignaient point du bras ou de la main ;
Lhomme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

Elle dit, sasseyant au revers dun talus :
"Allez, javais bien vu que vous ne maimiez plus."
Il fit un geste pour répondre : "Est-ce ma faute ?"
puis il sassit près delle. Ils songeaient, côte à côte.
Elle reprit : "Un an ! rien quun an ! et voilà
Comment tout cet amour éternel senvola !
Mon âme vibre encor de tes douces paroles !
Jai le coeur tout brûlant de tes caresses folles !
Qui donc ta pu changer du jour au lendemain ?
Tu membrassais hier, mon Amour ; et ta main,
Aujourdhui, semble fuir sitôt quelle me touche.
Pourquoi donc nas-tu plus de baisers sur la bouche ?
Pourquoi ? réponds !" il dit : "Est-ce que je le sais ?"
Elle mit son regard dans le sien pour y lire :
"Tu ne te souviens plus comme tu membrassais,
Et comme chaque étreinte était un long délire ?"
Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
La mince cigarette, et, dune voix lassée :
"Non, cest fini, dit-il, à quoi bon les regrets ?
On ne rappelle pas une chose passée,
Et nous ny pouvons rien, mon amie !"
A pas lents
Ils partirent, le front penché, les bras ballants.
Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
Ils firent senvoler au milieu dun champ dorge
Deux pigeons qui, saimant, fuirent dun vol joyeux.
Autour deux, sous leurs pieds, dans lazur sur leur tête,
LAmour était partout comme une grande fête.
Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.
Un gars qui sen allait au travail entonna
Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
La servante de ferme embusquée à lattendre.

Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité
Et la guettait parfois dun regard de côté ;
Ils gagnèrent un bois. Sur lherbe dune sente,
A travers la verdure encor claire et récente,
Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas ;
Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.
Mais elle saffaissa, haletante et sans force,
Au pied dun arbre dont elle étreignit lécorce,
Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

Il attendit dabord, immobile et surpris,
Espérant que bientôt elle serait calmée,
Et sa lèvre lançait des filets de fumée
Quil regardait monter, se perdre dans lair pur.
Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur :
"Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle."
"Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en", dit-elle.
Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs :
"Oh ! comme javais lâme éperdue et ravie !
Et maintenant elle est si pleine de douleurs !...
Quand on aime, pourquoi nest-ce pas pour la vie ?
Pourquoi cesser daimer ? Moi, je taime... Et jamais
Tu ne maimeras plus ainsi que tu maimais !"
Il dit : "Je ny peux rien. La vie est ainsi faite.
Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.
Le bonheur na quun temps. Je ne tai point promis
Que cela durerait jusquau bord de la tombe.
Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.
Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis
Et nous aurons, après cette dure secousse,
Laffection des vieux amants, sereine et douce."
Et pour la relever il la prit par le bras.
Mais elle sanglota : "Non, tu ne comprends pas."
Et, se tordant les mains dans une douleur folle,
Elle criait : "Mon Dieu ! mon Dieu !" Lui, sans parole,
La regardait. Il dit : "Tu ne veux pas finir,
Je men vais" et partit pour ne plus revenir.

Elle se sentit seule et releva la tête.
Des légions doiseaux faisaient une tempête
De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain
Jetait un trille aigu dans lair frais du matin,
Et son souple gosier semblait rouler des perles.
Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons :
Le hautbois des linots et le sifflet des merles,
Et le petit refrain alerte des pinsons.
Quelques hardis pierrots, sur lherbe de la sente,
Saimaient, le bec ouvert et laile frémissante.
Elle sentait partout, sous le bois reverdi,
Courir et palpiter un souffle ardent et tendre ;
Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit :
Amour ! lhomme est trop bas pour jamais te comprendre !"


















PROPOS DES RUES



Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,
Combien de fois jentends, sans mourir de chagrin,
Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,
Causer, en se faisant des sourires aimables.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ
Comment, cest vous ?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Par quel hasard ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Et la santé ?



DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Pas mal, et vous ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Merci, très bien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Quel temps superbe !


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Sil peut continuer, nous aurons un été
Magnifique !

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Cest vrai.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Demain je vais à lherbe !
Dans ma propriété.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Cest le moment, tout part.


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Oui. - Chez moi les lilas ont un peu de retard ;
Le fond de lair est sec et les nuits sont très fraîches.


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches ?


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Oui - pas mal.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Quoi de neuf, en outre ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Rien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Madame
Va bien ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Un peu grippée.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Oh ! par le temps qui court,
Tout le monde est malade. - Avez-vous vu le drame
De Machin ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Moi ? - Non pas - Quen dit-on ?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Presque un four.
Ce nest pas assez fait au courant de la plume.
Ce nest point du Sardou. Très fort, Sardou !

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Très fort !


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Machin sapplique trop. Cest bon dans un volume,
On y remarque moins le travail et leffort ;
Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose !
Quand à tous les faiseurs de livres daujourdhui
Je men prive. - Je nai plus lâge où lon peut lire
Beaucoup ; et mon journal suffit à mon ennui.


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Le journal... et... le sexe !...
- Ils ont ce petit rire
Par lequel on avoue un vice comme il faut. -


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Et la table ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Oh ! ça non. - Je nai pas ce défaut.


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Et vous vous occupez toujours de politique ?


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Beaucoup, cest même là ma consolation !


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Oh ! consacrer sa vie à la Chose publique,
Certes, cest une grande et noble ambition.
Nous avons maintenant une fière phalange
Dorateurs à la Chambre.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Ils sont très forts, très forts.


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts !
A propos, lisez-vous ce Zola ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Quelle fange !!!


DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Et lon viendra se plaindre après que tout est cher,
Et quon fraude, et quon trompe, et quon vole, et quon pille !
On sape la morale, on détruit la famille.
Où tombons-nous ?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Hélas !... Allons, adieu mon cher,
Lheure me presse.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ


Adieu. Compliments à madame.


PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ


Je ny manquerai pas. Mes respects, sil vous plaît,
A votre demoiselle.
- Et chacun sen allait.-
Et des prêtres savants disent quils ont une âme !
Et que sil est un signe où lon voit sûrement
Quun Dieu fit naître lhomme au-dessus de la bête,
Cest quil mit la pensée auguste dans sa tête,
Et que ce noble esprit progresse incessamment !
Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,
Et la sottise humaine obstinément persiste !
Entre lhomme et le veau si mon coeur hésitait,
Ma raison saurait bien le choix quil faudrait faire !
Car je ne comprends pas, ô cuistres, quon préfère
La bêtise qui parle à celle qui se tait !








VÉNUS RUSTIQUE



Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous
Autant quil en naissait dans lantique Italie,
Mais on ne reste plus des siècles à genoux,
Et, sitôt quils sont morts, le peuple les oublie.
Il en naîtra toujours, et les derniers venus
Régneront malgré tout sur la foule incrédule :
Tous les héros sont faits de la race dHercule,
La vieille terre enfante encore des Vénus.



I

Un jour de grand soleil, sur une grève immense,
Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,
Cette ligne décume où lOcéan commence,
Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.
Une petite enfant gisait, abandonnée,
Toute nue, et jetée en proie au flot amer,
Au flot qui monte et noie ; à moins quelle fût née
De léternel baiser du sable et de la mer.

Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,
Couchée en ses filets lemporta triomphant,
Et, comme au bercement dune barque qui flotte,
Le roulis de son dos fit sendormir lenfant.
Bientôt il ne fut plus quun point insaisissable,
Et le vaste horizon se referma sur lui,
Tandis que se déroule au bord de leau qui luit
Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

Tout le pays aima lenfant trouvée ainsi ;
Et personne navait de plus grave souci
Que de baiser son corps mignon, rose de vie,
Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.
Elle tendait les mains, par les baisers ravie,
Et sa joie éclatait en rires continus.

Quand elle put enfin sen aller par les rues.
Posant lun devant lautre, avec de grands efforts,
Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,
Les femmes lacclamaient, pour la voir accourues.
Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,
Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,
A travers lherbe haute au niveau de sa lèvre
Elle courut la plaine après les papillons,
Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,
Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.
Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons
Lembrassaient follement de la tête aux chevilles,
Avec la même ardeur et les mêmes frissons
Quen caressant le col charnu des grandes filles.
Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux ;
Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,
Et pleins des souvenirs de lancien temps si doux,
Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.

Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,
Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins
Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.
Dun signe elle domptait les petits et les grands,
Et du matin au soir, sans être jamais lasse,
Elle traîna partout ces amoureux errants.
Leurs coeurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.
Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,
Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,
Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins ;
Dautres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,
Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,
Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.

Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.
Elle, la jambe nue et poussant son filet,
Cueillait la bête alerte avec un coup rapide ;
Eux regardaient trembler, à travers leau limpide,
Les contours incertains de son petit mollet.
Puis, lorsquon retournait, le soir, vers le village,
Ils sarrêtaient parfois au milieu de la plage,
Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,
La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,
Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,
Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.



II

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté
Avait lodeur dun fruit en sa maturité.
Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face
Le dur soleil des champs avait marqué sa trace :
Des petits grains de feu, charmant et clairsemés.
Le doux effort des seins en sa robe enfermés
Gonflait létoffe, usant aux sommets son corsage.
Tout vêtement semblait taillé pour son usage,
Tant on la sentait souple et superbe dedans.
Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,
Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.
Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire ;
En la voyant venir ils couraient au-devant.
Elle riait, sentant lardeur de leurs prunelles,
Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,
Au vent de ses jupons, les passions charnelles.
Sa grâce enguenillée avait lair dun défi,
Et ses gestes étaient si simples et si justes,
Que mettant sa noblesse en tout, quoi quelle fît,
Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

Et lon disait au loin, quaprès avoir touché
Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

Pendant les durs hivers, quand lâpre froid pénètre
Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,
Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,
Des ombres sapprochaient, la nuit, de sa fenêtre,
Et, tachant la pâleur morne de lhorizon,
Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres
Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,
Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,
Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,
Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.
Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,
Versant une chaleur meurtrière à la plaine ;
Les travailleurs courbés se taisaient, hors dhaleine.
Seules les larges faux, abattant les épis,
Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis ;
Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à laise
Dans sa chemise large et nouée à son col,
Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise
Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.
Elle marchait alerte et portait à lépaule
La gerbe de froment ou la botte de foin.
Les hommes se dressaient en la voyant de loin,
Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,
Et semblaient aspirer avec des souffles forts
La troublante senteur qui venait de son corps,
Le grand parfum damour de cette fleur humaine !

Puis, voilà quau déclin dun long jour de moisson,
Quand lAstre rouge allait plonger à lhorizon,
On vit soudain, dressés au sommet de la plaine
Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,
Debout dans le soleil, se battre à coups de faux !

Et lombre ensevelit la campagne apaisée.
Lherbe rase sua des gouttes de rosée ;
Le couchant séteignit, tandis quà lorient
Une étoile mettait au ciel un point brillant.
Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent :
Le jappement dun chien, le grelot des troupeaux ;
La terre sendormit sous un pesant repos,
Et dans le ciel tout noir les astres sallumèrent.

Elle prit un chemin senfonçant dans un bois,
Et se mit à danser en courant, affolée
Par la puissante odeur des feuilles, et parfois
Regardant, à travers les arbres de lallée,
Le clair miroitement du ciel poudré de feu.
Sur sa tête planait comme un silence bleu,
Quelque chose de doux, ainsi quune caresse
De la nuit, la subtile et si molle langueur
De lombre tiède qui fait défaillir le coeur,
Et qui vous met à lâme une vague détresse
Dêtre seul. - Mais des pas voilés, des bonds craintifs,
Ces bruits légers et sourds que font les marches douces
Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,
Emplirent les taillis de frôlements furtifs.
Dinvisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

Elle sassit, sentant un engourdissement
Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusquaux hanches,
Un besoin de jeter au loin son vêtement,
De se coucher dans lherbe odorante, et dattendre
Ce baiser inconnu qui flottait dans lair tendre.
Et parfois elle avait de rapides frissons,
Une chaleur courant de la peau jusquaux moelles.

Les points de feu des vers luisants dans les buissons
Mettaient à ses côtés comme un troupeau détoiles.

Mais un corps tout à coup sabattit sur son corps ;
Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,
Et dans lépais gazon, moelleux comme une couche,
Deux bras dhomme crispés lièrent ses efforts.
Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme
Tout du long sur le sol, comme un boeuf quon assomme ;
Un autre le tenait couché sous son genou
Et le faisait râler en lui serrant le cou.
Mais lui-même roula, la face martelée
Par un poing furieux. - A travers les halliers
On entendait venir des pas multipliés. -
Alors ce fut, dans lombre, une opaque mêlée,
Un tas dhommes en rut luttant, comme des cerfs
Lorsque la blonde biche a fait brâmer les mâles.
Cétaient des hurlements de colère, des râles,
Des poitrines craquant sous létreinte des nerfs,
Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,
Tandis quassise au pied dun vieux arbre écarté,
Et suivant le combat dun oeil plein de fierté,
De la lutte féroce elle attendait lissue.
Or quand il nen resta quun seul, le plus puissant,
Il sélança vers elle, ivre et couvert de sang ;
Et sous larbre touffu qui leur servait dalcôve
Elle reçut sans peur ses caresses de fauve !



III

Quand le feu prend soudain dans un village, on voit
Lincendie égrener, ainsi quune semence,
Ses flammes à travers le pays ; chaque toit
Sallume à son voisin comme une torche immense,
Et lhorizon entier flamboie. Un feu damour
Qui ravageait les coeurs, brûlait les corps, et, comme
Lincendie, emportait sa flamme dhomme en homme,
Eut bientôt embrasé le pays dalentour.
Par les chemins des bois, par les ravines creuses,
Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,
Son pied semblait tracer des routes amoureuses,
Et ses amants luttaient sitôt quils étaient deux.
Elle sabandonnait sans résistance, née
Pour cette oeuvre charnelle, et le jour ou la nuit,
Sans jamais un soupir de bonheur ou dennui,
Acceptait leurs baisers comme une destinée.
Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux
Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,
Cueillant ce fruit divresse éternelle que sème
La Beauté dans ces flancs de déesse quelle aime,
Gardait au fond du coeur un long frémissement
Et, grelottant damour comme on tremble de fièvre,
Il la cherchait sans cesse avec acharnement,
Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.



IV

Les animaux aussi laimaient étrangement.
Elle avait avec eux des caresses humaines,
Et près delle ils prenaient des allures damant.
Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines ;
Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons ;
Elle faisait, de loin, hennir les étalons,
Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,
Et lon voyait, trompé par ces ardeurs factices,
Les coqs battre de laile et les boucs sattaquer
Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.
Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes
Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.
Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,
Ou parfois dun coup daile errant la caressaient,
Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.
Elle emplissait damour des troupeaux qui passaient,
Et les graves béliers aux cornes recourbées,
Nécoutant plus lappel chevrotant du berger,
Et les brebis, poussant un bêlement léger,
Suivaient, dun trot menu, ses grandes enjambées.



V

Certains soirs, échappant à tous, elle partait
Pour aller se baigner dans leau fraîche. La lune
Illuminait le sable et la mer qui montait.
Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune
Aux lointains infinis et sans rien de vivant,
Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.
En un tas sur la plage elle posait ses hardes,
Savançait toute nue et mouillait son pied blanc
Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,
Puis, ouvrant les deux bras, sy jetait dun élan.
Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,
Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant
Dans le sable son corps magnifique et puissant,
Et, quand elle partait dune marche plus lente,
Son contour demeurait près du flot incrusté.
On eût dit à le voir quune haute statue
De bronze avait été sur la grève abattue,
Et le ciel contemplait ce moule de Beauté
Avec ses milliers dyeux. - Puis la vague furtive
Latteignant refaisait toute plate la rive !



VI

Cétait lEtre absolu, créé selon les lois
Primitives, le type éternel de la race
Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,
Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse
Tous les vouloirs humains, et dont lArt saint est né.
Ainsi que lHomme aima Cléopâtre et Phryné
On laimait ; et son coeur répandait, comme une onde,
Sa tendresse abondante et sereine sur tous.
Elle ne détestait quun être par le monde :
Cétait un vieux berger perfide à qui les loups
Obéissaient.
Jadis une Bohémienne
Le jeta tout petit dans le fond dun fossé.
Un pâtre du pays qui lavait ramassé
Léleva, puis mourut, lui laissant une haine
Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,
Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

Lenfant grandit tout seul sans famille et sans joies,
Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,
Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,
Sous la pluie et le vent et linjure des bouches.
Alors quil sendormait roulé dans son manteau,
Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches ;
Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,
Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine
Ce filet de fumée au-dessus des maisons
Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

Il vieillit. - Un effroi grandit à ses côtés.
On en parlait, le soir, dans les longues veillées,
Et détranges récits à son nom chuchotés
Tenaient jusquau matin les femmes réveillées.
A son gré, disait-on, il guidait les destins,
Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,
Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,
Épelait lavenir au fond des cieux lointains.
Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,
Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,
Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,
Des voix lui répondaient qui nétaient point du monde.
On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,
Car il savait dompter les taureaux furieux.

Et puis dautres rumeurs coururent la contrée.

Une fille, quun soir il avait rencontrée,
Sentit à son aspect un trouble la saisir.
Il ne lui parla pas ; mais, dans la nuit suivante,
Elle se réveilla frissonnant dépouvante ;
Elle entendait, au loin, lappel de son désir.
Se sentant impuissante à soutenir la lutte,
Malgré lobscurité redoutable, elle alla
Partager avec lui la paille de sa hutte !

Lors, suivant son caprice impur, il appela
Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,
Sans révolte pourtant, et sans pudeurs rebelles,
Prêtaient des seins de vierge aux choses quil voulait
Et paraissaient laimer bien quil fût vieux et laid.

Il était si velu du front et de la lèvre,
Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,
Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,
Sa figure semblait pleine de poils de chèvre !
Et son pied bot mettait sur la cime du mont,
Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,
Comme un sautillement sinistre de démon.

Ce vieux Satan rustique et plein dardeurs obscènes,
Près dun coteau désert et sans verdure encor
Mais que les fleurs dajoncs couvraient dun manteau dor,
Par un brillant matin davril, rencontra celle
Que le pays entier adorait. - Il reçut
Comme un coup de soleil alors quil laperçut,
Et frémit de désir tant il la trouva belle.
Et leurs regards croisés sattaquèrent. - Ce fut
La rencontre de Dieux ennemis sur la terre !
Il eut létonnement dun chasseur à laffût
Qui cherche une gazelle et trouve une panthère !
Elle passa. - La fleur de ses lourds cheveux blonds
Se confondit, au pied de la côte embaumée,
Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs dajoncs.
Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,
Et malgré le dégoût quelle sentait pour lui,
Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

Elle erra jusquau soir ; mais, à la nuit venue,
Elle sépouvanta, pour la première fois,
De lombre qui tombait sur les champs et les bois.
Alors, en traversant une noire avenue,
Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,
Elle crut voir le pâtre immobile et debout.
Mais, comme elle partit dune course affolée,
Elle ne sut jamais, dans son effarement,
Si ce quelle avait vu nétait pas seulement
Quelque tronc darbre mort au milieu de lallée.

Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,
Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans laile,
Saffaissait sous la peur incessante et mortelle.
Même elle nosait plus sortir de sa maison,
Car sitôt quelle allait aux champs, elle était sûre
De voir le Vieux paraître au détour dun chemin ;
Son oeil rusé semblait dire : "Cest pour demain",
Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

Bientôt un poids si lourd courba sa volonté
Quen son coeur engourdi de crainte vint à naître
Un besoin dobéir à la fatalité.
Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,
Elle alla le trouver par une nuit dhiver.

La neige dont le sol était partout couvert
Étalait sa blancheur immobile. Une brise,
Qui paraissait venir du bout du monde, errait
Glaciale, et faisait craquer par la forêt
Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.
Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi quun fil
De lumière, indiquait à peine son profil.
La souffrance du froid étreignait jusquaux pierres.

Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,
Certaine quelle allait trouver le vieux berger,
Et tachant dun point noir les plaines solitaires.
Mais elle sarrêta clouée au sol : là-bas,
Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes ;
Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,
Et lombre agrandissait leurs gambades géantes.
Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,
Toutes deux, dans lardeur dune gaieté folâtre,
Du fond de lhorizon vinrent en quelques bonds.
Elle les reconnut : cétaient les chiens du pâtre.
Hors dhaleine, efflanqués par la faim, loeil ardent
Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,
Ils sautaient devant elle avec des cris de fête
Et ce rire velu qui découvre la dent.
Comme deux grands Seigneurs vont en une province
Quérir et ramener la Belle de leur Prince,
Et, la guidant vers lui, caracolent autour,
Ainsi la conduisaient ces messagers damour.

Mais lHomme qui guettait, debout sur une butte,
Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.
La porte était ouverte, il la poussa dedans,
La dévêtant déjà de ses regards ardents,
Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,
Ainsi quon fait au choc dun bonheur quon attend.
Depuis quil lavait vue il était haletant
Comme un limier qui chasse et natteint point sa proie !

Or, quand elle sentit traîner contre sa peau
La caresse visqueuse ainsi quune limace
De ce vieux qui gardait lodeur de son troupeau,
Tout son être frémit sous ce baiser de glace.
Mais lui, tenant ce corps damour, aux flancs si doux,
Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,
Et fait pour être aimé si follement de tous,
En son coeur de vieillard difforme, sentit naître
La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut
Un besoin vague et fort de vengeance cruelle !

Elle subit dabord lamant maigre et poilu,
Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle
En la frappant du poing pour quelle consentît,
Et le silence épais des neiges amortit
Quelques cris, comme ceux des gens quon assassine.
Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement
Par la plaine déserte un triste hurlement,
Et des frissons de peur couraient sur leur échine.

Dans la cabane alors ce fut comme un combat :
Les heurts désespérés dun corps qui se débat
Sonnant contre les murs de létroite demeure ;
Puis, comme les sanglots dune femme qui pleure !
Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa
Après un faible appel de secours qui passa
Et mourut sans écho dan les champs !
Le jour pâle
Commençait à tomber faiblement du ciel gris.
Un vent plus froid geignait avec le bruit dun râle.
Le givre avait roidi les arbres rabougris
Qui semblaient morts. Cétait partout la fin des choses.

Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant
Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.
Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang
Et le coteau désert au bout des plaines blanches,
Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.
On eût dit quun grand meurtre emplissait lhorizon !
- Et le berger parut au seuil de sa maison. -
Il était rouge aussi, plus rouge que laurore !
Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,
Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,
Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,
Comme sil eût trempé son visage et sa main,
Avant que de sortir, dans un flot de carmin.
Il se pencha, prenant de la neige, et la trace
De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.
Sétant agenouillé pour se laver la face,
Une eau rouge en coula, quil regardait, tremblant,
Avec des soubresauts de peur. - Puis il senfuit.

Il dévale du mont, roule dans les ornières,

Perce dépais fourrés pareils à des crinières,
Et fait mille détours comme un loup quon poursuit !
Il sarrête. - Son oeil que la terreur dilate
Guette de tous côtés sil est loin dun hameau ;
Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu deau,
Pour effacer encor quelque tache écarlate !
Puis il repart. - Mais en son coeur surgit leffroi
Derrer jusquà la mort, sans rencontrer personne,
Par la neige si vaste et sous un ciel si froid !
Il écoute. - Il entend une cloche qui sonne,
Et va vers le village à pas précipités.
Les paysans déjà causaient de porte en porte ;
Il leur crie en courant : "Venez tous, Elle est morte !"
Il passe. - Il va frapper aux logis écartés,
Répétant : "Venez donc, venez, je lai tuée !"
Alors une rumeur grandit, continuée
Jusquaux hameaux voisins. Et chacun, se levant
Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.
Mais lui narrête pas sa course opiniâtre ;
Il marche. - Le troupeau des hommes le suivant
Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.
Tout pays quon traverse augmente encor leur nombre ;
Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur
Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur !

Ils ont compris quelle est la femme assassinée,
Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment
Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement
Planer sur cette mort comme une Destinée.

Elle avait la Beauté, lui la Ruse ; il fallait
Quun des deux succombât. Deux Puissances égales
Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales
Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid
Ne pardonne jamais au Dieu beau.

Sur la cime
De la côte, et devant la hutte on sarrêta.
Il osa seul entrer en face de son crime,
Et, ramassant la morte aimée, il lapporta,
Pour la leur jeter, nue, et dun geste doutrage,
Comme sil eût crié : "Tenez, je vous la rends !"
Puis il gagna sa hutte et senferma dedans.
On ly laissa, mordu damour, et plein de rage.

Sur la neige gisait le corps éblouissant
Où napparaissait plus une goutte de sang ;
Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,
Lavaient avec tendresse obstinément léchée.
Elle semblait vivante, endormie. Un reflet
De beauté surhumaine illuminait sa face.
Mais le couteau restait planté, juste à la place
Où souvrait une route entre ses seins de lait.
Sa figure faisait une tache dorée
Sur la blancheur du sol. - Les hommes éperdus
La contemplaient ainsi quune chose sacrée !
Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,
Luisaient comme la queue en feu dune comète,
Comme un soleil tombé de la voûte des cieux ;
On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,
Lauréole quon met autour du front des dieux !

Mais quelques paysans, des vieux au coeur pudique,
Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,
Couvrirent brusquement sa claire nudité,
Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,
Construit une civière et retroussé leurs manches,
Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté !

La foule, sans parole, à pas lents laccompagne
Et, jusquaux bords lointains de la pâle campagne,
Rampe, comme un serpent, limmense défilé.
Et puis tout redevint muet et dépeuplé !

Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,
Sent une solitude horrible autour de lui,
Comme si lunivers tout entier lavait fuit.
Il sort et naperçoit que la plaine gelée !...
La peur létreint. Nosant rester seul plus longtemps,
Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.
Comme ils naccourent point, il sétonne, il regarde ;
Mais il ne les voit pas gambader par les champs...
Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte...
Il se met à hurler à la façon des fous !

Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,
Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

6 comentarios:

Anónimo dijo...

great points altоgether, yοu simрly
gaіnеd a lοgo new геader. What cοuld you suggest in regards to your post that you just made a few dayѕ ago?
Any ѕure?

my webpаge: Www.versicherungs-Wiki.de

Anónimo dijo...

What's up, after reading this remarkable piece of writing i am also happy to share my know-how here with friends.

My web site; http://startupwiki.cl/

Anónimo dijo...

Тheѕе ingredientѕ also wοrk with
each оthеr to asѕіѕtance lighten
the ѕκin and pгesеrѵe the ovеrall
look аll-naturаl and cοnѕistent.


Also visit my web sіtе buy trilastin

Anónimo dijo...

Hi there to аll, as I am truly еager of rеаding this ωeb site's post to be updated on a regular basis. It consists of good material.

Here is my web page: Www.Trtoli.Com

Anónimo dijo...

і would like to tгy this esmokе!
! severаl girls we worl with еxpreѕs іt works awsomе
nеѵеrtheless:it sometimes will get stορρed
at the border іn to canаԁа?
?is true? Laura

my web page: uapresident.com

Anónimo dijo...

Please let me know if you're looking for a article author for your weblog. You have some really great articles and I think I would be a good asset. If you ever want to take some of the load off, I'd аbsolutely loѵe tο
wrіte some content for your blog іn exchange foг
a link bасκ to mine. Plеаsе send me аn emaіl if intеrested.
Μany thanks!

Feel free to viѕit my web blog - http://Forum.Opengarden.com/